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4 octobre 2018

Big Brother dans le Meilleur des mondes

À l’heure des films ou séries dystopiques qui nous relatent un futur angoissant où la population se retrouve dépendante d’une autorité supérieure, séparée en différentes castes (Hunger Games, Divergente, The Handmaid’s Tale) ou encore soumise aux dangers des nouvelles technologies (Black Mirror), il semble intéressant de revenir en arrière pour analyser deux grandes œuvres ayant ouvert le sujet : 1984 et Le Meilleur des mondes. Publiés respectivement en 1949 et 1932 par George Orwell et Aldous Huxley, ces deux romans dystopiques nous présentent un monde cauchemardesque pas si éloigné que ça de la société actuelle.

 

Une population divisée

Pyramide sociale dans 1984

Les deux auteurs anglais ont imaginé une répartition bien stricte de la population en castes sociales. Chez Orwell, le peuple est divisé en trois classes : les prolétaires sont majoritaires (>85%), le Parti extérieur représente la classe moyenne et le Parti intérieur qui dirige l’Océania* une extrême minorité (<2%). Big Brother, sorte d’entité immortelle, est au sommet de la pyramide sociale.

*Dans 1984, Orwell répartit le monde en trois blocs : l’Eurasia, l’Estasia et l’Océania, le dernier étant le lieu de l’intrigue principale. 

Huxley, quant à lui, imagine cinq castes (chaque caste est divisée en deux sous-castes : Plus ou Moins) dont le nombre est strictement évalué et prévu puisque les fœtus sont conçus en laboratoire. Ainsi, des solutions leur sont injectées, pouvant déterminer à l’avance leur physique (les plus pauvres sont les plus laids) et leur mentalité (les plus riches sont les plus intelligents). Pendant leur enfance, le gouvernement applique de l’enseignement hypnopédique durant leur sommeil, pour leur inculquer une certaine morale concordant avec leur caste.

Voici cette répartition, de la classe la plus dominante à la plus inférieure :

  • Les Alphas sont la classe dominante. Beaux, grands, intelligents, ils réunissent toutes les meilleures qualités de la société.
  • Les Bêtas sont intelligents, ils tiennent souvent de grandes responsabilités.
  • Les Gammas représentent la classe moyenne.
  • Les Deltas et les Epsilons sont les classes inférieures. Petits et laids, ils occupent en général des métiers manuels qui ne nécessitent pas des facultés intellectuelles très élevées.

Ainsi, le gouvernement assure une grande stabilité sociale puisqu’il a la mainmise sur le nombre exact d’individus dans chaque caste. Aucune personne ne conteste son statut, elle est « heureuse », qu’elle soit Alpha ou Epsilon.

Une autorité supérieure

« Big Brother is watching you ». Cette phrase est devenue si populaire qu’elle a inspiré une téléréalité néerlandaise. Mais qui est Big Brother ? C’est en fait un personnage de fiction inventé de toutes pièces par l’État de l’Océania, considéré comme le fondateur du parti à qui l’on doit de nombreux exploits. En créant une figure idéalisée, synonyme de famille (« Grand Frère ») et d’autorité, le Parti assure l’unité de la nation autour du culte de la personnalité d’une unique personne. Big Brother est métamorphosé en « télécrans », où il peut surveiller et émettre des messages du parti. La limite entre vie privée et vie publique n’existe plus, les enfants peuvent dénoncer leurs propres parents.

À l’inverse, le Parti a également inventé un bouc-émissaire, Emmanuel Goldstein, désigné comme l’ennemi et le traître de la nation. Le peuple doit ainsi déverser deux minutes de haine quotidiennes contre cette autre figure fictive afin de pouvoir exprimer des émotions négatives sur une seule et unique personne. C’est pour cela que le parti a créé la Police de la Pensée, qui cherche à tout prix à repérer et éradiquer les personnes ayant des pensées ou des idéologies contraires au parti. Elle peut ainsi pratiquer la torture.

Chez Huxley, l’autorité supérieure est moins mise en avant car contrairement à 1984, Le Meilleur des mondes a – comme son nom l’indique – une société où les hommes pensent qu’ils sont heureux puisque leurs caractéristiques sont toutes prédéfinies ; ils ne se posent pas de questions sur leur état actuel. Au lieu de pratiquer la terreur comme dans 1984, Huxley montre que c’est par le plaisir que les hommes peuvent être mieux manipulés.

« L’ignorance, c’est la force »

Un autre point commun des deux romans est la passivité et l’ignorance dans laquelle la population vit. Chez Orwell, un Ministère de la vérité a été créé pour modifier ou supprimer l’Histoire et le passé à sa guise. L’information telle que nous la connaissons aujourd’hui (JTs, journaux, radios) n’existe plus dans 1984, le peuple ne peut même pas vérifier si les dires du Parti sont vrais ou non. Ils adhèrent juste aveuglement à toute déclaration. Aucune contestation, aucun raisonnement personnel n’est possible. Le peuple est scrupuleusement manipulé par le Parti.

Orwell a ainsi introduit la notion de « doublepensée » : les individus acceptent deux points de vue opposés sur une question et ne développent donc pas d’opinion personnelle sur le sujet. Le Parti a également créé le novlangue, une nouvelle langue dont le nombre et la nuance des mots sont considérablement réduits. La population entamera alors des conversations où il sera difficile d’exprimer des pensées réfléchies et plus complexes. Le vocabulaire ne fera que diminuer, les individus deviendront incapables d’associer des pensées à des mots, ce qui les poussera à abandonner ces pensées-là.

Chez Huxley, l’abrutissement de la population passe par le plaisir. Le gouvernement a mis en place des petites pilules nommées Soma, sorte de drogue permettant d’effacer toutes les émotions négatives ressenties (tristesse, angoisse, peur) et de se sentir ainsi plus apaisé et heureux. Ils sont également poussés à consommer de manière abondante. En étant aveuglé par leur satisfaction illusoire, les humains ne se posent plus de questions sur la légitimité du gouvernement ou de ses actions.

Les dérives du système

Mais l’intérêt de ces romans, c’est aussi de nous montrer les failles du système mis en place. Chez les deux auteurs, le lecteur retrouve un personnage principal qui se détache de la majorité de la population : Winston Smith dans 1984 se pose des questions sur la modification du passé, cherche l’amour auprès de Julia ; Bernard Marx dans Le Meilleur des mondes est un Alpha plus mais son apparence n’est pas en concordance avec sa caste (il est petit et laid), certainement à cause d’une erreur dans la répartition des doses au stade embryonnaire en laboratoire. Il se sent ainsi rejeté de la société, ce qui le rend malheureux.

L’amour est interdit

Enfin, ce qui rassemble les deux œuvres, c’est aussi le rejet total de sentiments, et notamment des sentiments amoureux. Dans Le Meilleur des mondes, toute notion de famille, de mariage ou de maternité est absente, les individus changent de partenaire sexuel régulièrement sans s’y attacher. La reproduction biologique n’est donc plus d’actualité, afin de pouvoir stabiliser le nombre d’individus.

Dans 1984, aucun sentiment n’émane des personnages. L’amour passionnel, fraternel ou amical n’existe plus car tout cet amour est déjà voué à Big Brother. Le mariage n’a qu’une valeur pratique, celle de concevoir un enfant pour assurer la survie de l’espèce. Il ne faut pas hésiter à dénoncer toute personne susceptible d’être un ennemi du Parti, qu’elle soit un membre de la famille ou un voisin.

Winston Smith, joué par John Hurt, dans l’adaptation cinématographique de 1984 (1984).

Et aujourd’hui ?

En reliant le monde imaginé dans ces deux œuvres à celui du XXIe siècle, le constat reste alarmant et sujet à débat. Néanmoins, la dystopie d’Huxley se rapproche grandement de la société occidentale contemporaine.

La publicité omniprésente, les jeux TV, les journaux people, la TV réalité éloignent la société de tout sens, de toute réflexion personnelle. Elle englobe en réalité des consommateurs qui suivent ce que les entreprises souhaitent qu’ils achètent, les rendant passifs. Avec les réseaux sociaux, les smartphones toujours plus attrayants, l’omniprésence des écrans, la société ingurgite une sorte de « Soma », lui donnant un confort, un plaisir illusoire qui en réalité la rend dépendante et appauvrit progressivement son esprit. Plus besoin d’un Big Brother.

Cependant, la TV réalité peut également être reliée à 1984 : en regardant ce genre de programmes, les adolescents et les adultes expriment des émotions soit positives envers certains candidats (admiration), soit négatives (déversement de haine). Ils assistent à des disputes violentes, à un vocabulaire très réduit et à un monde dominé par l’apparence. Le rapprochement avec le novlangue n’est plus à prouver.

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Dans une moindre mesure, les caméras dans les rues, la diffusion des données personnelles sur le net, le scandale Edward Snowden* peuvent faire penser à Big Brother. De nombreux pays pratiquent encore avidement la censure (Arabie Saoudite, Bangladesh, Birmanie, Chine, Syrie).

*Edward Snowden est un informaticien américain qui a dévoilé en 2013 des documents top-secrets de la National Security Agency (NSA) qui dévoilent leurs techniques d’espionnage, d’écoute téléphonique, de piratage et de surveillance des données personnelles. Il est aujourd’hui réfugié en Russie.

En résumé

Ce qu’Huxley a voulu prévenir, c’est le danger des machines et du progrès de la science poussés à l’extrême, où la vie humaine serait contrôlée du début à la fin, où la population entière baignerait dans un bonheur et une liberté totalement illusoires, où toute réflexion, toute philosophie, toute culture serait inutile puisqu’elle est (faussement) heureuse. C’est une démocratie absolue, les dérives de l’Occident actuel en quelque sorte.

Ce qu’Orwell a souhaité prévenir, c’est la facilité avec laquelle une autorité est capable de façonner les esprits à sa guise. C’est une sorte de dictature absolue, telle qu’on a pu en voir dans l’Allemagne nazie, la Russie stalinienne ou plus récemment en Corée du Nord.

Sources
https://blogs.mediapart.fr/farouk-lamine/blog/040718/ou-va-le-monde-huxley-ou-orwell
http://civilisation07.over-blog.com/2016/02/huxley-et-orwell-ou-comment-expliquer-il-y-a-plus-60-ans-la-societe-d-aujourd-hui.html
https://la-philosophie.com/1984-orwell-analyse
http://www.slate.fr/story/97831/orwell-huxley-1984-meilleur-mondes
https://www.youtube.com/watch?v=HLrJc7RNXTE
https://www.youtube.com/watch?v=hVOmfzNPX-I

         


Arts & Culture, Royaume-Uni,
Rédactrice. Alumnus Sainte-Marie d'Antony. Étudiante en Lettres modernes à l'Institut catholique de Paris.
Intérêt : littérature, cinéma, féminisme, écologie.
Pays d'affection : Royaume-Uni, Espagne, Italie, Allemagne.

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