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18 mai 2018

Géopolitique de la chanson, l’Eurovision une certaine vision de l’Europe

La finale de la 63e édition de l’Eurovision s’est tenue le samedi 12 mai à Lisbonne (Portugal). L’occasion de revenir sur cette grand-messe de la chanson, incontournable pour les uns, hors du temps pour les autres. Regard sur un univers à part, entre chanson et géopolitique.

Créée en 1956, par l’Union européenne de radio-télévision (UER), la première édition de l’Eurovision se déroule au Teatro Kuursal de Lugano (Suisse). Quatorze candidats issus de sept pays s’affrontent alors le temps d’une chanson. La Suissesse Lys Assia, disparue au mois de mars dernier à l’âge de 94 ans, est déclarée vainqueur, son « Refrain » ayant séduit le jury. Cette première édition n’établit pas de classement : on ignore donc qui est arrivé second, troisième, etc. L’entracte est, quant à lui, animé par les Trois ménestrels et les Joyeux Rossignols qui sifflèrent plusieurs mélodies… Autre temps, autres mœurs.

Si les différentes éditions ont désigné des artistes dont les carrières ne dépassèrent pas pour certains les frontières de leur pays, voire de celles de ce spectacle, pour d’autres en revanche ce fut de véritable tremplin international : ABBA (lire l’article) et son célèbre « Waterloo », Céline Dion qui représente alors la Suisse, France Gall et « Sa poupée de cire » pour le Luxembourg, écrite par Serge Gainsbourg. Quelques stars également se cassèrent les dents comme la française Patricia Kaas (pourtant très appréciée alors dans les pays de l’Est) en 2009 ou les russes de t.A.T.u. en 2003 qui vendaient dans le même temps des millions d’albums à travers le globe.

Rien n’est donc jamais écrit. Et pourtant de nombreuses histoires l’ont été au fil des différentes années. Celles des lauréats des divers télécrochets (Nouvelle Star, The Voice, Tel pays a un incroyable talent, etc.) dans leurs déclinaisons locales. Destins individuels, mais aussi revendications militantes et polémiques : cette émission en direct, même si la chose est interdite permet parfois de faire passer des messages divers et variés. Les succès de Conchita Wurst (Autriche, 2014), Dana International (Israël, 1998) ou la prestation remarquée de  Verka Serduchka (Ukraine, 2007) ont donné une visibilité à la cause LGBT. Certains pays y affirment également leur identité, et l’explosion du bloc de l’Est, notamment de la Yougoslavie a fait apparaître de nouveaux candidats et donc de nouvelles aspirations.

Cette année, outre les sifflets à l’encontre de la Russie, habitude depuis l’intervention de celle-ci en Syrie, c’est la candidate britannique qui a fait les frais d’une exaction. En effet, un homme est sorti du public pour lui arracher son micro considérant que Brexit oblige, le Royaume-Uni n’a plus le droit à la parole. L’UER a une vision de l’Europe plutôt élargie de l’Atlantique à l’Oural, en passant par le Maghreb, le Proche-Orient et même l’Australie ! La Chine, qui diffuse également ce spectacle, a censuré la prestation des Irlandais jugée trop équivoque… De même la chanson « Mercy » des Français Madame Monsieur a suscité bien des polémiques dans les milieux d’extrême-droite, leur reprochant de faire l’apologie de l’accueil des migrants quand, dans le même temps, on tuait à nouveau à Paris.

Cette 63e édition réunit 26 finalistes. Parmi eux le pays hôte, le Portugal, ainsi que les cinq principaux contributeurs financiers de l’UER : l’Allemagne, l’Espagne, la France, l’Italie et le Royaume-Uni. Les autres pays se sont affrontés lors de demi-finales les 8 et 10 mai, qui ont permis de distinguer sur le podium : d’un côté Israël, Chypre et la République tchèque ; de l’autre la Norvège (représentée par un ancien lauréat, Alexander Rybak), la Suède (six titres et surtout un taux d’audience toujours autour de 80%) et la Moldavie. Quatre heures de spectacle, véritable melting pot musical où le pire, le kitch et parfois la qualité se côtoient, où tous les styles se rencontrent et s’affrontent, reflétant (parfois avec un certain décalage) notre époque.

Si Français, Espagnols, Italiens et Portugais ont quasiment toujours chanté dans leur langue, Grecs, Albanais, Hongrois, Serbes, Slovènes, Monténégrins et Géorgiens ont en fait autant cette année, l’Estonie optant… pour l’Italien. Peut être une nouvelle tendance (à cultiver), tant l’usage de l’anglais est prédominant. Ce qui n’a pas toujours été le cas…

Les prestations alternent avec des vignettes touristiques sur le Portugal, et, pour les téléspectateurs français, les présentations des candidats et les commentaires souvent creux de Stéphane Bern, Christophe Willem et l’ex-candidate Alma (2017). Un vampire ukrainien, une romance espagnole, une Slovène aux cheveux roses sur des rythmes plutôt hip-hop (le rose est d’ailleurs au cœur de la tendance capillaire), une Lituanienne tout en sensibilité, le ton est donné : si la musique électronique tient une place importante, l’amour à toujours son mot à dire. Dans ce monde binaire, certains affirment leur singularité : les accents soul de l’Autriche, la country-rock des Pays-Bas ou le lyrisme de l’Estonienne Elina Nechayeva dans sa robe de glace numérique qui suscite un réel enthousiasme du public.

Le candidat norvégien bénéficie d’inserts animés que seuls les téléspectateurs peuvent voir pour une prestation relativement anecdotique. Séquence émotion avec un Ed Sheeran allemand, des envolées vocales pour l’Albanais, des Français habillés par Jean-Paul Gaultier (grand amateur de l’Eurovision), un Matt Damon tchèque dans une ambiance hip-hop jazzy, des vikings danois, les légères fausses notes de l’Australienne, les flammes d’hargneux Hongrois ou des Moldaves qui proposent une plongée dans un film d’Emir Kusturica… l’histoire oubliera ces prestations diverses et des plus variées, puisque celle-ci ne retiendra que la lauréate : l’Israélienne Netta.

Chanson à l’image du mouvement #MeToo, « Toy » dénonce l’attitude de certains hommes à l’égard de la gente féminine. Un morceau original dans sa construction, orienté electro-dance mais dans une approche qui pourrait parfois rappeler Björk ou Emilie Simon, entre chant, logorrhées et danse de poule, Netta la mangaka séduit le jury, séduit le public par son énergie, remportant haut la main cette finale devant Chypre, l’Autriche, l’Allemagne, l’Italie et un mur de chats porte-bonheur chinois (voir vidéo ci-dessous).

Fait assez rare, le pays hôte termine bon dernier, pourtant Cláudia Pascoal a dévoilé une très envoûtante chanson mais dont le format correspondait trop peu à celui de l’Eurovision. Trop subtile sans doute…

Si on rentre dans le détail des votes, et c’est ce qui est en général reproché au concours de l’Eurovision malgré les réformes, on observe des suffrages qui n’ont que peu de rapport avec la qualité des prestations proposées. Deux possibilités : soit les particularismes régionaux font que seuls les pays voisins sont sensibles à l’identité vocale et culturelle de certains, soit des solidarités se font en dehors de toutes réflexions. L’absence de la Russie en finale, a modifié un peu la donne, mais on retrouve les amitiés scandinaves, les fraternités baltes, les affections slaves… De même la non-participation de la Turquie a moins fait ressortir les communautarismes locaux, en Allemagne et en France surtout. On voit également que le Portugal bénéficie d’un score toujours élevé de la part de la France…

Si l’Eurovision est toujours une fête de la chanson, un grand spectacle entre strass et paillettes, il n’en demeure pas moins une expression de la situation en Europe, à la fois culturelle et politique. Le titre des Italiens sur la vague d’attentats que connait l’Europe depuis 2015, nous rappelle que notre actualité reste tragique au moment même où Ronan Gosnet mourait à Paris sous les coups de couteau du terrorisme islamiste.


Sources :
https://eurovision.tv/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Concours_Eurovision_de_la_chanson
https://fr.wikipedia.org/wiki/Concours_Eurovision_de_la_chanson_1956
https://fr.wikipedia.org/wiki/Concours_Eurovision_de_la_chanson_2018
http://tvmag.lefigaro.fr/le-scan-tele/polemiques/2014/09/19/28003-20140919ARTFIG00317-top-5-des-polemiques-a-l-eurovision.php
http://www.bfmtv.com/politique/attaque-au-couteau-a-paris-des-cadres-fn-creent-la-polemique-en-liant-terrorisme-et-la-chanson-mercy-1444458.html
http://www.cnews.fr/divertissement/2018-05-12/quel-pays-le-plus-remporte-leurovision-704738
https://www.huffingtonpost.fr/2018/05/12/eurovision-2018-un-homme-surgi-sur-la-scene-et-arrache-le-micro-de-la-candidate-du-royaume-uni_a_23433315/
http://www.toutelatele.com/eurovision-la-verite-sur-les-audiences-du-show-en-europe-100035

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Arts & Culture, Europe Centrale, Europe de l'Est, Europe de l'Ouest, Europe du Nord et pays Baltes, Europe du Sud, Europe du Sud-Est, Europe extrême-orientale, Non classé,
Fondateur et responsable du Cercle*Europa
Professeur d'histoire, géographie et d'EMC. Institution Sainte-Marie d'Antony.
Intérêts : histoire, développement durable, politique, culture, éducation, égalité homme-femme.
Pays d'affection : Pays baltes, pays nordiques, Allemagne, Europe centrale.

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