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20 décembre 2018

France-Allemagne (1/3) : la naissance d’une coopération et d’une amitié franco-allemande

Le 14 octobre dernier, aux élections régionales de Bavière, l’alliance CDU-CSU (Unions démocrate-chrétienne et sociale-chrétienne) connaît son score le plus bas depuis 1950, avec une perte de plus de dix points dans les suffrages ; le SPD, quant à lui, obtenant moins de 10 % des voix. La montée des Verts et de l’AfD (extrême-droite), les faibles résultats des partis traditionnels et la chute d’Angela Merkel font planer une menace sur l’Europe. Cet effritement face au populisme, peut avoir un impact sur les équilibres au sein de l’Union européenne, ses fondements, notamment à travers les relations qu’elle entretient avec son voisin français.

Pour traiter ce sujet, nous vous proposons une série d’articles autour des relations franco-allemandes. Le premier traite du couple franco-allemand, le deuxième plus précisément du couple Charles de Gaulle-Konrad Adenauer et des binômes leur ayant succédé. Enfin, nous nous intéresserons aux images fortes de cette amitié, ainsi qu’aux critiques que les caricaturistes ont pu exprimer à travers leurs dessins.

Dans ce premier article, nous étudierons tout d’abord l’avènement de la République fédérale d’Allemagne (Bundesrepublik Deutschland) puis celui du couple franco-allemand.

La naissance de la RFA

La situation de l’Allemagne en 1945 n’est pas favorable à la naissance d’une amitié franco-allemande. Cependant, des actions isolées ont pu l’encourager, comme celle de l’abbé Franz Stock, prêtre catholique allemand, qui ne montre aucune haine envers l’ennemi, en tant qu’aumônier des prisons de Paris puis supérieur du « Séminaire des barbelés » de Chartres. S’y trouvent des prisonniers allemands se destinant au sacerdoce pour le renouveau du catholicisme dans leur patrie. Symboliquement, il est exhumé le 13 juin 1963 pour reposer à Chartres, après son enterrement en 1943 au cimetière de Thiais (Val-de-Marne).

Au-delà des initiatives personnelles ou collectives prises ainsi par des chrétiens et d’anciens résistants notamment, il faudra la volonté des hommes politiques pour que des actions concrètes puissent mener au rapprochement de ces deux peuples éloignés par l’Histoire. Même si la jeunesse est encore très marquée par la guerre, des rencontres internationales ont eu lieu en 1947 et 1948 à Munich (Bavière) et en 1949 à Wetzlar (Hesse). Une possibilité de réconciliation est déjà envisagée à cette époque. Le 6 août 1950, une grande manifestation à la frontière franco-allemande a lieu, où les barrières des frontières sont symboliquement incendiées. Des jeunes demandent un Parlement, un traité et même des passeports européens. Le futur chancelier Helmut Kohl (1930-2017) est présent parmi ces manifestants venus de différents pays d’Europe et affirme que cet événement a suscité son engagement pour l’intégration européenne.

Tandis que la jeunesse semble réclamer et œuvrer pour une réconciliation, les hommes politiques agissent dans le cadre de l’après-Seconde Guerre mondiale. Suite à la Conférence de Yalta de février 1945 présidée par Winston Churchill, Joseph Staline et Franklin D. Roosevelt, l’Allemagne connaît l’occupation. La France n’a pas participé à cette conférence mais obtient tout de même le contrôle d’une des zones d’occupation. Six mois après cet événement, la Conférence de Postdam décide du désarmement du pays et du jugement des criminels nazis, en ayant notamment recours au Procès de Nuremberg et aux Fragebogen (questionnaires) afin de classer la population en cinq catégories selon les degrés de responsabilité.

Dès 1946, Washington décide d’unir sa zone d’occupation avec celle des Britanniques, donnant naissance à la bizone. Elle devient trizone en juin 1948 lorsque la France les rejoint. Les Länder (états fédéraux) sont érigés, au nombre de onze. La RFA, à sa tête le démocrate-chrétien Konrad Adenauer (1876-1967) et la loi fondamentale pour constitution provisoire, apparaît le 23 mai 1949. Bonn en est pour le moment la capitale, Berlin-Ouest conserve un statut à part et entretient des relations étroites avec la RFA. Aux élections du Bundestag de 1949, Adenauer est élu premier chancelier de la RFA et il tient l’image d’un partenaire privilégié des États-Unis. La même année, l’URSS répond par la création de la RDA (République démocratique allemande – Deutsche Demokratische Republik) en octobre, avec Berlin-Est pour capitale.

Une construction européenne après la Seconde Guerre mondiale

En 1949, les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et le Benelux établissent l’Autorité Internationale de la Ruhr (AIR). Les Allemands s’élèvent rapidement contre cette organisation semblant vouloir les priver de leurs ressources. Adenauer demande l’entrée de la RFA à l’AIR, et ses membres veulent en hâte s’organiser en fédération européenne. Robert Schuman (1837-1900), ministre français des Affaires étrangères (lire notre portrait), suggère un marché commun pour le charbon et l’acier, et Jean Monnet (1888-1979) prend part au projet de mise en commun de ces deux ressources majeures. Le 9 mai 1950, après un accord passé avec Adenauer, Schuman fait une déclaration solennelle dans le but de poser les fondements d’une fédération européenne. Selon lui, ce rapprochement sera long et nécessitera des actions précises en omettant l’inimitié issue d’un passé belliqueux : « L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes. Le rassemblement des nations européennes exige que l’opposition séculaire de la France et de l’Allemagne soit éliminée (…) ».

La fondation du couple franco-allemand

Nous traiterons ici de la naissance d’une amitié franco-allemande suite au conflit mondial de 1939-1945. Même si la plupart s’accorde à penser que le Traité de l’Élysée en est l’événement fondateur, deux hommes peuvent être pertinemment mentionnés, Aristide Briand (1862-1932) pour la France et Gustav Stresemann (1878-1929) pour l’Allemagne, tous deux ministres des Affaires étrangères. Briand déclare dans les années 1920 devant l’Assemblée de la Société des Nations : « des peuples qui sont géographiquement groupés comme les peuples d’Europe, il doit exister une sorte de lien fédéral ; ces peuples doivent avoir à tout instant la possibilité d’entrer en contact, de discuter de leurs intérêts, de prendre des résolutions communes, d’établir entre eux un lien de solidarité, qui leur permette de faire face, au moment voulu, à des circonstances graves, si elles venaient à naître ». Les deux hommes sont lauréats du Prix Nobel de la Paix de 1925 pour les accords de Locarno, et pour un début de rapprochement franco-allemand, difficilement accepté par les deux nations. Ces accords visent la sécurité européenne et la stabilité des frontières occidentales germaniques. Le Pacte rhénan (ou Pacte de stabilité) concerne l’Allemagne, la France, la Belgique, le Royaume-Uni et l’Italie. Toutefois, Berlin ne reconnaît pas les frontières orientales et les nationalismes européens se développent dans les années 1930. Si le premier binôme franco-allemand est probablement Briand-Stresemann, leur initiative n’a pas d’ancrage sociétal, et seules les élites se sentent concernées.

Celles et ceux qui s’intéressent à des échanges binationaux se regroupent au sein d’associations, majoritairement à la fin de l‘Occupation, au cours de la décennie 1950. Il s’agit surtout, à ce moment, d’actions de la société civile. Parmi ces groupes, le Bureau international de liaison et de documentation (BILD), la Gesellschaft für Ubernationale Zusammenarbeit (GÜZ) et le Comité français d’échanges avec l’Allemagne. La première pierre à l’édifice de la création de liens locaux franco-allemands relève donc avant tout de ces initiatives privées. Allemands et Français s’accordent néanmoins à dire que les échanges bilatéraux ne doivent pas cibler uniquement les élites mais la plus grande partie des populations.

Ainsi, les relations franco-allemandes se sont développées par exemple au moyen de jumelages. Commencés en 1950, ils se sont élargis depuis la fin de la décennie, donc avant la signature du Traité de Versailles. Lucien Tharradin, rescapé des camps de la mort et alors maire de Montbéliard, souhaitait œuvrer en faveur du rapprochement franco-allemand. A contrario, les premiers jumelages se sont développés lentement, selon Tharradin « les plaies de l’horrible guerre ne sont pas encore effacées ». Ces actions civiles s’étendent plus rapidement à partir de 1958.

Le premier jumelage entre jumelage entre deux villes se noue dès 1950 entre Montbéliard et Ludwigsburg (au Nord de Stuttgart), mais la charte est officiellement signée le 6 mai 1962. Elles poursuivent activement encore aujourd’hui leurs collaborations, et les projets communs entre les villes jumelles sont très divers. Les projets d’échanges entre habitants sont encouragés, tels que les événements sportifs, puis les écoliers réalisent des concerts communs. La ville de Montbéliard réserve chaque année deux places pour un travail d’été à des étudiants allemands. Trois établissements scolaires de Montbéliard réalisent également des échanges. Les deux villes vont finalement plus loin en organisant à deux un projet de coopération décentralisée avec le Burkina Faso.

En 1963, alors que la signature du Traité de l’Élysée n’a pas eu lieu, 130 jumelages franco-allemands existent déjà. Les relations franco-allemandes ont par conséquent été créées de bas en haut, facilitant sans doute la tâche des politiciens. Selon Corinne Defrance, ces jumelages ont permis d’ancrer cette relation privilégiée au niveau local.

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