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17 septembre 2018

Les deux géants russes

À l’occasion du Salon du Livre 2018 dont le pays invité était la Russie, Pierre Bayard a publié L’énigme Tolstoïevski, roman mélangeant les deux géants de la littérature russe, Tolstoï et Dostoïevski. Nés respectivement en 1828 et en 1821, ils auront tous les deux droit à des hommages unanimes lors de leur décès. Pourtant, leur réflexion sur le monde diffère à plus d’un titre.

Ce qui les distingue assez nettement tout d’abord, ce sont les registres de leurs œuvres. Chez Tolstoï, on retrouve un souffle épique parfaitement retranscrit dans Guerre et Paix, son chef-d’œuvre de plus de 1500 pages qui retrace les batailles napoléoniennes en Russie. Champs de bataille décrits avec détail, enchaînement d’actions physiques, histoires d’amour… Le romancier n’a jamais caché son admiration pour Homère, célèbre auteur de L’Iliade et l’Odyssée, ce qu’on retrouve notamment à travers le lien puissant qui lie l’homme à la nature. Tolstoï était un homme anti-matérialiste et admirateur du travail de la terre.

Lorsque l’on s’intéresse au travail de Dostoïevski, on relève plutôt des points de concordance avec Shakespeare : une tonalité dramatique ressort, en effet, de chacun de ses romans. On a, par ailleurs, souvent l’impression de plonger dans une pièce de théâtre, avec une attention particulière accordée aux dialogues. L’évolution parfois radicale des personnages, les quiproquos ou les retournements de situations sont très courants dans la littérature dostoïevskienne.

Les réflexions des deux auteurs sur la condition humaine divergent également : alors que Tolstoï est tourné vers le progrès social, l’anarchisme sans la violence, la pédagogie, Dostoïevski aime explorer les profondeurs de l’âme humaine avec des personnages toujours tiraillés entre le mal et le bien.

   

 

Ainsi, Tolstoï développe les thèmes de la guerre, de la passion amoureuse, de l’adultère, de la bravoure, de l’héroïsme avec une grande puissance alors que Dostoïevski se tourne plutôt vers la rédemption, la folie meurtrière des hommes, la naïveté dans un monde corrompu, le parricide, la fratrie, l’adolescence, la religion, l’existentialisme…

Les deux auteurs divergent également sur la question de la foi. C’est vers la seconde moitié de sa vie que Tolstoï explore plus profondément sa foi en prônant un christianisme pacifique non matérialiste. Il partagera même une courte correspondance avec Gandhi à la fin de sa vie.

« La pitié est toujours le même sentiment. Cela n’importe pas si vous la ressentez pour un humain ou pour une mouche. »
Tolstoï

   

Dostoïevski, quant à lui, est beaucoup plus mystérieux : on a tendance à associer ses idées à celles exprimées dans ses romans – notamment Les Frères Karamazov qui montre deux frères ayant des avis opposés sur la question – alors que Dostoïevski était probablement tiraillé sur la question et réfléchissait profondément sur sa foi. Ainsi, contrairement à Tolstoï, Dostoïevski lance plutôt des débats sur Dieu plutôt que d’exprimer clairement son opinion. Il parle ainsi dans Les Frères Karamazov de la liberté de conscience que Dieu a donné aux hommes qui savent faire la distinction entre le Bien et le Mal, leur donnant par ce biais la possibilité de commettre des péchés. Il évoque également la morale que la religion nous permet d’assimiler pour nous donner des valeurs – question reprise dans Crime et Châtiment où le personnage principal commet un meurtre sous prétexte qu’aucun Dieu ne peut le punir.

« Si Dieu n’existe pas, tout est permis »
Les Frères Karamazov.

« Aimez toute la création de Dieu, tout l’ensemble jusqu’à la moindre poussière. Si vous aimez chaque chose, vous comprendrez le mystère de Dieu dans les choses. »
Les Frères Karamazov

« L’homme n’a fait qu’inventer Dieu pour vivre sans se tuer: voilà le résumé de l’histoire universelle jusqu’à ce moment. »
Les Possédés

« Ce n’est pas Dieu que je repousse, mais la création »
Les Frères Karamazov.

Voici ici une explication du long monologue du Grand Inquisiteur dans Les Frères Karamazov :

 

George Steiner affirme que l’on peut connaître le secret du cœur d’une personne en lui demandant de choisir entre Tolstoï et Dostoïevski tant les deux visions de l’Homme qu’ils proposent s’opposent. Ces deux citations en guise de conclusion résument leurs pensées respectives (nous vous laissons retrouver l’auteur de chacune) :

« En matière de sentiment, le manque de logique est la meilleure preuve de la sincérité »;

« Chacun de nous est responsable de tout devant tous. »

 

Sources
https://www.babelio.com/auteur/Leon-Tolstoi/2515
https://www.babelio.com/auteur/Fiodor-Dostoievski/25081
https://www.franceculture.fr/emissions/le-journal-de-la-philo/le-journal-de-la-philo-mercredi-13-decembre-2017
https://philitt.fr/2014/09/01/lhomerisme-de-tolstoi-et-le-shakespearisme-de-dostoievski/


Arts & Culture, Russie,
Rédactrice. Alumnus Sainte-Marie d'Antony. Étudiante en Lettres modernes à l'Institut catholique de Paris.
Intérêt : littérature, cinéma, féminisme, écologie.
Pays d'affection : Royaume-Uni, Espagne, Italie, Allemagne.

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