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9 septembre 2018

Les nouveaux souffles de la littérature italienne

Si vous êtes un peu attentifs aux romans placés en avant dans les librairies ces derniers mois, vous avez peut-être remarqué en couverture les photographies en noir et blanc de deux jeunes femmes des années 60. On parle ici de la saga L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante, véritable phénomène littéraire ayant déjà conquis des dizaines de millions de lecteurs à travers le monde.

Située à Naples à partir des années 50, la saga – composée de quatre tomes – retrace la longue et sulfureuse amitié entre Elena Greco et Lila Cerullo, deux jeunes italiennes nées dans un quartier pauvre. Entre commerce, mariage, études, amours, amitié, rivalité et arrière-fond d’histoire, cette épopée nous raconte comment deux jeunes femmes qui s’aiment autant qu’elles se haïssent cherchent à se libérer du poids de leur condition sociale miséreuse. On assiste aux différents stades de leurs vies (enfance, adolescence, jeunesse, maturité, vieillesse), à leurs choix, aux responsabilités qu’elles prennent et surtout à leur évolution en tant que femmes.

Car au-delà de tous les aspects ambivalents de l’amitié profondément développés (rivalité, admiration, fascination, soutien, entraide, jalousie), Elena Ferrante nous montre aussi deux portraits de femmes aussi fortes que touchantes : d’un côté la narratrice Elena, mesurée, sérieuse, romantique, stable et de l’autre Lila, tempétueuse, imprévisible, spontanée et parfois mesquine. À partir du quartier pauvre de Naples dans lequel elles ont grandi, la narratrice nous retrace aussi l’histoire de tous les personnages qui ont vécu dans cette sorte de « zone de la misère », où les habitants sont tous plus ou moins directement liés entre eux par des questions d’argent, d’alliances, de jalousies et de prestige social.

« Dans le monde, tout était équilibre et tout était risque; celui qui n’acceptait pas de prendre des risques et n’avait aucune confiance dans la vie dépérissait dans un coin. »

Mis en vente dans plus de 40 pays dans le monde, ce succès littéraire tient aussi au fait du mystère autour de l’identité de l’auteur (ou autrice ?). Uniquement connue par son éditeur, Elena Ferrante refuse de se médiatiser et laisse planer de nombreuses hypothèses sur son véritable nom. En 2016, un journaliste d’investigation italien décide de dévoiler son identité au monde entier, ce qui a provoqué de vives critiques concernant le respect de la vie privée et du choix de l’écrivain. Finalement, est-ce si important de connaître le visage d’un auteur ? Son œuvre ne suffit-elle pas ?

La Mostra de Venise a  présenté il y a quelques jours les deux premiers épisodes de la série adaptée de la fameuse saga par HBO, dont voici la bande-annonce :

L’autre grand phénomène auquel il est difficile de ne pas s’attarder est également italien : Luca Di Fulvio.

Ses trois romans à succès – Le Gang des rêves, Les enfants de Venise, Le soleil des rebelles – suivent la même trame : l’auteur définit un lieu fixe (New York, Venise, le froid des montagnes) et une époque fixe (années 20, XVIe siècle, XVe siècle) et garde des thèmes de prédilection (la quête de soi, l’amour, la violence, la famille, l’argent).

À travers de longs pavés qui se lisent comme des page turner, l’écrivain italien parle de quête d’identité grâce à son personnage principal masculin qui part toujours d’une vie misérable ou d’un malheur pour arriver à trouver sa place dans le monde, et tout cela grâce à l’amour, qu’il soit maternel, amical ou passionnel.

 

Il affronte au fil des pages la cruauté du monde, de nombreux obstacles s’opposant à son amour pour une jeune fille, mais se pose surtout des questions sur l’injustice de son état actuel et cherche à trouver tous les moyens possibles pour s’affranchir de ce fardeau.

« Tu peux vivre pour la liberté. Mais tu dois combattre pour ta vie. »

Le style de Di Fulvio est assez reconnaissable par la rapidité des actions racontées, la lecture qui s’apparente au visionnage d’une pièce de théâtre ou d’un film, la violence de certains propos ou de certaines actions très crues, mais aussi par l’attachement que l’on porte aux personnages tous remplis d’une certaine force de caractère mais surtout d’une grande part de faiblesse.

Ne vous méprenez pas, chaque roman garde ses thèmes spécifiques : Le Gang des rêves nous parle d’immigration, de prostitution, de viol, de radio, d’Hollywood, d’antisémitisme, de mafia italienne alors que Les Enfants de Venise nous entraine dans la pauvreté orpheline, les déguisements, le premier ghetto juif de l’Histoire, l’Inquisition… C’est finalement le troisième qui se démarque le plus par son côté chevaleresque et sanguinaire aux airs de Game of Thrones.

Ce que l’on retient finalement de ces deux succès italiens, c’est la passion avec laquelle ces deux auteurs écrivent leurs longs romans – qu’ils soient autobiographiques, fictifs, ou historiques – pour nous présenter une histoire riche de sens, de réflexion sur soi, sur les choix auxquels nous devons faire face et la complexité dans le rapport à l’autre. De quoi donner envie d’en lire encore et toujours plus.

 


Arts & Culture, Italie,
Rédactrice. Alumnus Sainte-Marie d'Antony. Étudiante en Lettres modernes à l'Institut catholique de Paris.
Intérêt : littérature, cinéma, féminisme, écologie.
Pays d'affection : Royaume-Uni, Espagne, Italie, Allemagne.

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