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13 juin 2018

L’Union européenne nécessiterait-elle une pause ?

Dans une Union européenne en crise, certains veulent sortir du système, quand d’autres tentent de proposer des solutions. Étude du projet de refondation proposé par Hubert Védrine dans son livre Sauver l’Europe !

Alors que les positions antagonistes sur l’Europe ne cessent de s’affronter, avec d’un côté, les partisans de « plus d’Europe », comme Emmanuel Macron ou Angela Merkel, par exemple, rejoints récemment par le gouvernement très pro-européen de l’Espagne, et de l‘autre, les anti-européens, menés par Viktor Orbán et Alexander Van der Bellen (président de l’Autriche) qui commencent à se faire de plus en plus entendre, comme on a pu le voir la semaine dernière avec l’investiture du gouvernement antisystème italien. Si ce constat se fait à l’international, il peut également se faire au sein même des pays. Ce fut le cas en France lors de la présidentielle de 2017, avec le succès non négligeable qu’ont remporté des partis comme le Front national (désormais Rassemblement national) ou la France insoumise, qui prêchent tous deux une forte remise en cause de l’engagement européen.

Dans son livre Sauver l’Europe !, Hubert Védrine, ancien ministre des affaires étrangères sous le gouvernement de Lionel Jospin (1997-2002), expose son plan de sauvetage de l’Europe face à la fameuse crise que celle-ci traverse depuis plusieurs années. « Dans tous les cas, le statu quo n’est plus tenable » écrit-il. En effet, les critiques à l’égard de l’Europe pleuvent. Pourtant, les partis traditionnels français ne cessent de prôner « plus d’Europe », malgré le détachement évident des Français qui considèrent l’Union européenne comme éloignée de leurs préoccupations. En 2016, seul 38% des français avaient un avis positif de l’UE, contrairement à 69% en 2004. Les élections européennes sont, par ailleurs, celles où l’on compte le plus d’abstention en France.

Selon Hubert Védrine, le problème numéro un aujourd’hui est que le fossé entre les élites européennes et les populations ne cesse de se creuser. Il explique ainsi que le projet européen aurait été  « mené pendant des décennies « dans l’intérêt des peuples » mais sans eux ». L’un des reproches les plus importants adressés aujourd’hui à l’Union européenne est son manque de démocratie. En effet, nombreux sont ceux qui considèrent les institutions européennes comme non légitimes. L’utopie fédéraliste a fini par entrainer un profond rejet de l’Europe de la part des citoyens, si bien qu’il n’y a pas de voie démocratique vers le fédéralisme. De plus, l’élargissement de l’Union européenne vers l’Est et les migrations issues de ses nouveaux membres font monter l’anti-européisme. À cela s’ajoute, selon Hubert Védrine, une deuxième fragilité de l’Union européenne : son ingénuité extérieur, c’est-à-dire l’inadéquation dans sa politique extérieure entre ses aspirations et la réalité qu’elle n’arrive pas à gérer. Ainsi, alors que l’Union européenne se veut accueillante et établit des règles sur le droit d’asile, notamment dans le règlement de Dublin, les pays membres ne suivent pas forcément le droit et les valeurs européennes agissant parfois pour leur intérêt individuel. Ce fut le cas avec le refus italien d’accueillir les rescapés de l’Aquarius, navire de l’association SOS Méditerranée qui vient en aide aux migrants qui traversent la Méditerranée, entrainant une condamnation de la France qui, dans le même temps, ne proposait pas non plus à ce navire d’accoster sur son territoire, contrairement à l’Espagne.

Par ailleurs, l’Union européenne aurait été bâtie à l’envers. Depuis sa création, cette dernière s’est construite contre les peuples, cherchant le plus possible à inhiber les « égoïsmes nationaux ». Il s’agirait que les nations oublient leurs différences pour ne former qu’un seul et unique peuple européen. Or, cela s’oppose au grand mouvement de construction d’États-nations européens qui a traversé le XIXe siècle. Ainsi, le message d’oubli des particularités nationales de l’UE ne passe pas très bien auprès des citoyens, qui ont grandi dans une culture baignée de fierté et de symboles nationaux. L’Union européenne, qui avait été conçue comme une institution extra-nationale, est devenue une instance supra-nationale, ce qui pourrait bien la mener à sa perte. Pour endiguer ce détachement évident des citoyens envers l‘Union européenne, il est nécessaire d’arrêter de stigmatiser les « égoïsmes nationaux » et le souverainisme, ce qui serait contre-productif, pour, au contraire, les canaliser et de les apaiser. L’auteur fait ainsi le rapprochement avec l’oxymore de Jacques Delors « fédération d’États-nations », qui exprime, pour lui, ce que devrait être l’Europe.

Dans son ouvrage, Hubert Védrine propose un projet de refondation de l’UE qui se ferait en trois étapes. Premièrement, une pause est nécessaire. En effet, il s’agit de se débarrasser du discours permanent demandant « plus d’Europe » pour permettre une refondation totale, et non de petites avancées sporadiques : « C’est l’ensemble du système qu’il faut rebâtir » affirme l‘auteur. Cette pause permettrait alors de mettre en place une conférence de refondation qui viserait à mettre à plat l’ensemble du système. Sécurité, défense européenne, harmonisation fiscale, etc., sont autant de questions qui se posent depuis plusieurs années sans qu’une réponse claire ait été apportée. Après un bilan politique de la construction européenne, cette conférence devra clarifier le rôle de la Commission dans la politique et définir de manière limitative de nouveaux domaines clefs où la valeur ajoutée du niveau européen serait évidente aux yeux des peuples. Enfin, le temps de la reconstruction sera venu. Après une explication profonde du projet aux citoyens européens, celui-ci sera voté par référendum.

Ainsi, Hubert Védrine propose une Europe mieux ancrée dans la culture des pays européens et plus solide dans ses institutions et ses missions, tout en s’opposant fermement à l’idéal fédéraliste. L’ensemble du processus proposé aurait pour but premier de redonner à l’Europe une assise parmi les peuples et une respiration démocratique. Hubert Védrine résume cette procédure en ces mots : « C’est tout simplement l’épreuve de vérité démocratique, pour un projet historique qui court à sa perte s’il n’est pas fondamentalement redéfini ».

Si ce livre est très intéressant et innovant quant à la méthode qui est proposée dans le but de régler la crise institutionnelle et démocratique que traverse l’Union européenne, Hubert Védrine reste timide sur une réelle proposition de refondation. Ainsi, si la forme de la refondation est présente, le fond l’est moins. Cela est compréhensible par le fait qu’il s’agit surtout ici d’une proposition de démarche, démarche qui devrait ensuite être menée par les pays européens volontaires. Ainsi, Hubert Védrine souhaite peut-être ici laisser le plus de marge de manœuvre possible aux pays européens afin que ce projet de refondation ne soit pas imposé par un pays, mais au contraire qu’il soit le fruit d’une collaboration productive entre les membres européens.


Commission européenne, Institutions de l'Union européenne,
Rédactrice. Alumnus Sainte-Marie d'Antony. Étudiante à Sciences Po Lille.
Intérêts : littérature, écologie, féminisme, éducation, histoire, culture, sciences politiques.
Pays d'affection : Pays-Bas, Islande, Norvège, Suède, Danemark, Espagne.

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