Article

1 janvier 2020

Pourquoi il faut (re)lire Homère

Qui n’a jamais entendu parler du « talon d’Achille », de la colère de Poséidon ou du Cyclope à l’œil crevé ? C’est que L’Iliade et L’Odyssée sont devenues des véritables ciments de la civilisation occidentale. Comment un poème qui date du VIIIe siècle av. J.C. peut-il encore être étudié dans le monde entier, au collège ou à l’université? Comment ces mythes ont-ils pu autant résonner dans nos mémoires ?

Qui est Homère ?

On ne sait pas vraiment qui est l’auteur des deux poèmes antiques. Certains pensent que c’est un seul et même auteur qui les aurait écrits, d’autres que plusieurs aèdes se sont succédé, se basant sur certains épisodes qu’ils considèrent comme des digressions. Mais finalement, qu’importe ? Le mystère qui plane autour de l’identité de ce certain « Homère » ne fait qu’amplifier le mysticisme et l’atmosphère unique que dégagent les deux récits.

Buste d’Homère, copie romaine d’un original grec, Vème siècle av. J.C. D’après la légende, Homère serait aveugle.

De quoi ça parle ?

Revenons au commencement du commencement: au mariage de Thétis et Pelée, la déesse nommée Discorde -vexée de ne pas avoir été invitée- lâche un pomme d’or considérée comme le prix désignant « la plus belle femme ». Héra, Athéna et Aphrodite se dirigent alors vers Pâris pour choisir la grande gagnante. Le jeune prince troyen choisit, de manière assez prévisible, Aphrodite, car elle lui a promis l’amour de la plus belle femme au monde: Hélène. S’ensuit alors une guerre sanglante qui dure plus de dix ans, entre d’un côté les Troyens (menés par Hector) et de l’autre les Grecs, aussi nommés Achéens (menés par Agamemnon puis Achille). L’Iliade raconte la fin de la guerre de Troie lorsqu’éclate la colère d’Achille qui ne supporte pas que le roi Grec Agamemnon lui ait volé sa captive. L’Odyssée, quant à elle, relate le retour d’Ulysse, grand héros Grec, qui met dix ans à rentrer sur son île Ithaque, retrouver sa femme Pénélope et son fils Télémaque.

Aphrodite recevant la pomme d’or, fresque de Gian Francesco, XVIIème siècle.

Ulysse et les Sirènes, mosaïque romaine, IIIème siècle av. J.C.

 

La fabrique des héros

Apprécier les oeuvres épiques, les étudier de près et à fond, ce n’est pas moins que faire passer devant nos yeux l’esprit individuel de chaque nation. – Hegel

L’épopée est un long récit en vers qui relate de grands faits héroïques. Plonger dans L’Iliade et L’Odyssée, c’est suivre des héros surhumains, à la fois beaux, forts, courageux, mais aussi chefs de toute une communauté voire de toute une nation. Hannah Arendt disait que l’on pouvait facilement s’attacher à un héros grec: les partisans de la force et de la passion se tourneraient vers Achille, ceux de la ruse et de l’éloquence vers Ulysse, ceux de l’amour familial et de l’honneur vers Hector. Tous ces héros grecs ne sont absolument pas issus du peuple: ce sont des descendants de dieux ou de rois, qui ont du sang noble dans les veines. Mais Homère ne nous les montre pas invincibles ou omnipotents, loin de là: ils commettent des erreurs parfois (Hector n’écoute pas les conseils de son ami Sarpédon, Ulysse s’endort), ils sont souvent en proie au doute (Ulysse ne sait pas s’il doit quitter Calypso ou pas), ils ont peur (Hector fuit Achille). Scènes de bataille, aventures fantastiques ou dialogues enflammés: quand on lit Homère, on est pris dans un tourbillon d’émotions fortes, de passions destructrices, de morts qui s’enchainent. Mais les humains ne sont pas seuls. Ils sont manipulés par les dieux, des dieux belliqueux, égoïstes et cruels. Loin d’incarner une figure morale ou une justice divine comme dans les religions monothéistes que nous connaissons, les dieux grecs servent plus à expliquer le fonctionnement du monde. Dans L’Iliade et L’Odyssée, les dieux rajoutent du merveilleux, du sublime et de l’action au récit, mais pas de spiritualité. « C’est la poésie des Grecs et des Romains qui nous introduit dans le monde du véritable art épique » d’après Hegel. Et finalement, lorsque l’on regarde les grands films épiques d’Hollywood, on se rend compte que c’est Homère qui leur a donné toutes les clés du succès : des héros hors du commun, élus du Ciel (les Jedi, les super-héros Marvel), des scènes de bataille ou de foule à dimension gigantesque, des émotions et des passions exacerbées… Pourquoi avons-nous tant besoin de héros ? René Girard a introduit le phénomène de « désir mimétique ». Pour lui, tout désir humain est une imitation. C’est ce qui pourrait expliquer pourquoi aujourd’hui -encore plus avec les réseaux sociaux- nous adulons des stars présentées comme des êtres parfaits, forts et puissants. Mais prenons garde: Instagram n’est pas la réalité…

La guerre et l’errance

Le triomphe d’Achille, Franz Matsch, 1891

Ulysse et ses compagnons aveuglant Polyphème, coupe laconienne, 550 av. J.C.

Comme le dit bien Sylvain Tesson, L’Iliade raconte le chaos, la division, alors que L’Odyssée recherche le rétablissement de l’ordre cosmique. L’Iliade, c’est le poème de la force, comme le dit Simone Weil. Dans son célèbre essai, la philosophe nous montre en quoi la guerre de Troie nous présente des héros pris dans une violence aveugle, complètement enivrés par la force. L’être humain devient un cadavre, une chose, un rien, en un coup d’épée. Le soldat, lorsqu’il se trouve sur le champ de bataille, sait qu’il peut mourir à tout instant. Il joue sa vie au moindre mouvement, à la moindre attention. « La possibilité d’une situation si violente est inconcevable tant qu’on n’y est pas ; la fin en est inconcevable quand on y est ». Écrit entre 1933 et 1943, soit en pleine période houleuse, Weil nous rappelle que « les vainqueurs et les vaincus sont frères dans la même misère. » L’Odyssée, d’un autre côté, est un poème de l’errance, du voyage, de l’aventure. Ulysse rencontre tour à tour des Lotophages, des Cyclopes, des Lestrygons, des Sirènes… Il risque sa vie à chaque instant, perd peu à peu ses compagnons de route, puis se retrouve totalement seul. Ulysse ne recherche qu’une seule chose, chose la plus simple au monde: retrouver son foyer familial. Retrouver sa famille, sa maison, c’est se retrouver soi-même, son identité. Car ce que redoute le plus Ulysse, c’est de s’oublier, de se perdre: Calypso lui propose l’immortalité, les Lotophages veulent le droguer, Circé veut le transformer en cochon. À l’inverse, nous avons Achille. Sa mère l’avait pourtant prévenu: il a le choix entre une vie remplie de gloire, mais une mort précoce, ou bien une vie paisible et anonyme mais une mort douce. Nous le savons bien, Achille choisira la première option, mais lorsqu’il rencontre Ulysse en Enfers, il lui avoue regretter amèrement son choix. Homère nous montre qu’un héros peut être un père de famille et un époux aimant. Mais finalement, Ulysse est-il vraiment heureux lorsqu’il rentre chez lui? Est-il fait pour mener une vie monotone ? Car Ulysse est le premier aventurier de notre histoire. Il est comme une « rêveur éveillé », il échappe à la résignation des hommes ordinaires, il défie son destin :« c’est seulement en risquant sa vie qu’on conquiert la liberté » d’après Hegel.

Au lieu du plaisir de partir, de l’attente impatiente de partir du voyageur, l’aventurier est comme emporté et tourmenté par un puissant sentiment d’inaccomplissement de soi – Lucien Guirlinger, L’Odyssée d’Ulysse comme récit métaphorique d’une démarche philosophique  

Quiconque vise consciemment à être « essentiel », à laisser une histoire et une identité qui lui procureront une « gloire immortelle », doit non seulement risquer sa vie mais, comme Achille, choisir expressément une vie brève, une mort prématurée. – Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne

L’hubris

Le ciel rabaisse toujours ce qui dépasse la mesure – Hérodote

L’hubris est un mot grec pour désigner la démesure. Pour les Grecs, chaque homme est doté d’une sorte de destin nommé la moïra, part de bonheur et de malheurs, de vie et de mort. Vouloir plus que sa moïra, c’est fauter. Dans L’Iliade, c’est surtout Achille qui est atteint d’hubris, lorsqu’il apprend que son cousin adoré Patrocle a été tué par Hector. Pris d’une furie noire, il se met à assassiner un par un chaque Troyen qu’il rencontre, jusqu’à en teindre le fleuve Scamandre de sang. Il souille également le cadavre d’Hector, le faisant traîner autour des murailles de Troie; grave faute chez les Grecs qui considéraient le cadavre d’un homme comme sacré. Mais Achille paiera pour son outrecuidance: il sera tué de manière peu glorieuse, par une flèche dans son talon tirée par Pâris, le moins brillant de tous les héros. C’est ce qu’Hérodote appelait la némésis, sorte de justice qui punit ceux qui sont allés trop loin. Dans L’Odyssée, Ulysse, ayant réussi à tromper le Cyclope, ne peut s’empêcher en partant de lui révéler son prénom, par pur orgueil. Poséidon, père du Cyclope se vengera alors, s’acharnant sur le héros grec et rallongeant de plusieurs années son retour à Ithaque. Finalement, le monde grec appelait à la justesse, à la mesure, à l’équilibre. Quiconque ose aller au-delà de ses limites, de ce qu’on lui donne, quiconque est pris d’orgueil, sera puni par le destin. Aujourd’hui, lorsque l’on constate les dégâts environnementaux, l’épuisement des ressources naturelles et l’extinction de masse, on ne peut qu’en vouloir à l’homme qui est allé trop loin dans sa volonté de conquête et d’emprise sur la Terre entière. Dommage qu’il n’y ait plus de dieu Grec pour le punir…Il n’y a qu’à regarder dans quel monde nous vivons: nous sommes sans cesse poussés à devenir meilleurs, à réussir à tout prix, quitte à écraser les autres. On nous pousse sans cesse à l’hubris.

Ce qui nous frappe également à la lecture de ces textes si anciens, c’est qu’Homère s’attache à nous décrire chaque micro-détail de vie ou d’existence: les armes, le soleil, le vent, le navire, un sacrifice animal… Les civilisations les plus anciennes s’émerveillaient devant chaque beauté de la nature, tentaient d’y trouver une cause peut-être divine, la considéraient comme sacrée. Aujourd’hui, force est de constater que nous ne prêtons plus autant attention à ce qui a de plus fragile autour de nous. Les écrans, l’industrialisation et la société de consommation ne nous apprennent plus à observer, à nous questionner ou à essayer de comprendre. Il y a juste à voir comment est-ce que les Grecs tuaient les animaux pour les manger: ils suivaient un véritable rituel, en donnaient une partie aux dieux pour les remercier, se sentaient reconnaissants vis-à-vis de la nature. Qu’en est-il aujourd’hui ? Nous ne savons même plus ce qui se trouve dans notre assiette… Mais il n’est jamais trop tard!

Sources
TESSON, Sylvain. Un été avec Homère. Équateurs. 2018. 256 pages.
WEIL, Simone. L’Iliade ou le poème de la force. Rivages. 2014. 206 pages.
https://www.franceculture.fr/emissions/grande-traversee-celui-que-lon-appelle-homere/liliade-par-philippe-brunet
https://www.franceculture.fr/emissions/grande-traversee-celui-que-lon-appelle-homere/lodyssee-par-pierre-bergounioux
https://www.site-magister.com/prepas/page2.htm#axzz69IERQmyh


Arts & Culture, Grèce, Traditions & Folklores,
Rédactrice. Alumnus Sainte-Marie d'Antony. Étudiante en Lettres modernes à l'Université de Lille.
Intérêts : littérature, cinéma, art, culture, lutte des classes, féminisme, religions, écologie.
Pays d'affection : Royaume-Uni, Espagne, Italie, Allemagne.

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *