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30 juin 2018

Simone Veil, une vie de combats

Simone Veil en 1984
(photo Rob C. Croes / Anefo)

Il y a un an, le 30 juin 2017, une grande icône de la France nous quittait à l’âge de 89 ans : Simone Veil. À l’occasion de son entrée au Panthéon le 1er juillet 2018, revenons sur le parcours de cette femme. Malgré une enfance marquée par la déportation de sa famille durant la Seconde Guerre mondiale, Simone Veil participe activement à la construction européenne mais elle porte aussi une loi emblématique, la loi de la dépénalisation de l’avortement.

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Une jeunesse marquée par la Seconde Guerre mondiale et son retour à la vie.

La déportation

Simone Jacob est née le 13 juillet 1927 dans une famille juive non pratiquante à Nice. Son père, André Jacob, est architecte et sa mère est contrainte à l’abandon de ses études de chimie pour s’occuper de ses quatre enfants : Madeleine, l’aînée (1923-1952), Denise (1924-2013), Jean (1925-1944) et Simone Jacob, la benjamine.

Lorsque la guerre éclate, la famille se réfugie dans la ville natale de Simone. Le chef de famille est interdit de pratiquer sa profession. Le 29 mars 1944, Simone Jacob devient bachelière. Le lendemain, elle est arrêtée bien qu’elle se présente sous un faux nom, Jacquier. Elle est déportée avec sa mère au camp d’Auschwitz-Birkenau après être passées par Drancy. Elles arrivent au soir du 15 avril 1944 après deux jours et demi de voyage. Lors du tri des déportés, la jeune fille suit le conseil d’un compagnon d’infortune et, alors qu’elle a 16 ans et demi, se fait passer pour une jeune femme de 18 ans, ce qui la sauve. Sa mère, elle, paraît plus jeune que ses 44 ans. Le 15 mars 1945, Yvonne Jacob, sa mère meurt du typhus. Sa sœur, Madeleine, est sauvée de justesse par l’arrivée des Alliés, le 15 avril. Les deux sœurs retrouvent Denise qui s’était engagée dans un mouvement de résistance (Le Franc-tireur). Les deux hommes de la famille succombent cependant en Europe de l’est.

Une femme qui n’oublie pas mais qui veut vivre

À son retour en France, Simone Jacob n’oublie pas cette épreuve. Elle garde toute sa vie le matricule 78651 tatoué sur le bras gauche. Sa famille est décimée : elle a perdu ses parents et son frère. Malgré cela, elle continue de vivre avec une force étonnante. Lorsqu’on lui propose de devenir présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, elle accepte et assume ce rôle de 2000 à 2007. En 2005, elle retourne sur le lieu du drame, à Auschwitz, accompagnée de ses petits enfants. Elle déclare alors, lors d’une interview : « « Moi, je suis vivante, je suis là. Ce n’est pas à moi de pardonner lorsqu’il s’agit de 6 millions de juifs exterminés. Et on ne peut pas pardonner globalement ce qui a été fait. On ne peut pas pardonner d’avoir décidé d’emmener tous les juifs à Auschwitz pour les exterminer. Quand je pense à Auschwitz, le pire c’est de penser à tous les enfants, certains très jeunes, qui ont été parfois tout seuls jusqu’à la chambre à gaz. »

De retour à Paris, elle s’inscrit à Sciences Po où elle rencontre son futur mari et devient Simone Veil le 26 octobre 1946. De son union avec Antoine Veil, naissent trois garçons : Jean, Claude-Nicolas et Pierre-François. Elle ne devient pas pour autant femme au foyer. Après avoir d’abord souhaité s’inscrire au barreau et ainsi devenir avocate et après discussion avec son mari, Simone Veil entreprend « de passer le concours de la magistrature » (1954). Pour cela, elle effectue deux ans de stage (l’école Nationale de la Magistrature n’existe pas encore) et est reçue au concours. Elle occupe ensuite, et ce durant sept ans, le poste de directrice de l’administration pénitentiaire. Trouvant que les conditions de détention sont préoccupantes, Simone Veil œuvre à la mise en service d’un camion radiologique pour dépister les maladies ainsi qu’à la création de centres médico-psychologiques dans les prisons. Simone Veil occupe ensuite plusieurs postes auprès de René Pleven et Georges Pompidou qui n’est pas encore Président de la République… Alors qu’elle est devenue secrétaire du Conseil supérieur de la magistrature, elle s’intéresse déjà aux commissions du Conseil de l’Europe. A la suite de l’élection de Georges Pompidou, la première dame lui demande d’œuvrer pour sa fondation qui vient en aide aux personnes handicapés et aux personnes âgées. En parallèle, le couple Veil, s’intéresse de plus en plus à la politique et se rapproche du parti centriste Mouvement républicain populaire (MRP).

Une entrée en politique remarquée

La loi sur l’avortement

Simone Veil devient ministre de la santé sous le président Valéry Giscard d’Estaing en 1974. Elle est la seconde femme de l’Histoire de France à obtenir un poste tel que celui-ci. Proche de Jacques Chirac (alors premier ministre), il l’introduit dans son gouvernement malgré son manque d’expérience en politique. Son action la plus connue à ce poste est la dépénalisation de l’avortement communément appelée loi Veil. On parle habituellement de son combat pour l’IVG (Interruption Volontaire de Grossesse). L’objectif de cette loi est de permettre aux femmes enceintes de pouvoir avorter d’un enfant non désiré tout en restant dans le cadre de la loi. La ministre est chargée par le Président de la République de s’occuper de ce projet de loi dès son premier conseil des ministres. En effet, la situation était préoccupante : plus de 300 000 femmes chaque année avortent clandestinement mettant ainsi leur vie en danger. De même, de nombreuses femmes célèbres et anonymes s’engagent déjà pour la création d’un texte de ce genre, notamment lors de la publication le 5 avril 1971 par le Nouvel Observateur du « Manifeste des 343 ».

Le 26 novembre 1974, Simone Veil présente son projet de loi à l’Assemblée nationale. La loi est votée après trois jours de discussions houleuses à l’Assemblée nationale à 284 voix contre 189, Simone Veil obtenant le soutien non de sa majorité mais de l’opposition de gauche. La loi est adoptée plus facilement au Sénat et, promulguée rapidement, elle est mise en vigueur le 17 janvier 1975. D’abord adoptée pour cinq ans, elle stipule que : « la femme enceinte que son état place dans une situation de détresse peut demander à un médecin l’interruption de sa grossesse. Cette interruption ne peut être pratiquée qu’avant la fin de la dixième semaine. » Elle est finalement adoptée définitivement en 1979. En 2001, le délai  pour avorter passe à 12 semaines. Même si cette loi représente pour elle une grande avancée, dans son esprit une opération de ce genre « reste un drame ». Cela ne doit en aucun cas être banalisé. Et précise d’ailleurs à ce sujet « si elle [la loi] ne l’interdit plus, elle ne crée aucun droit à l’avortement ».

 

La suite de son parcours au gouvernement français

En 1976, Simone Veil met en place une autre loi, contre le tabagisme. C’est le premier texte qui interdit de fumer dans certains locaux (notamment ceux qui reçoivent des mineurs) et impose aux publicités de réduire l’incitation à la consommation de tabac. Sous ce mandat, elle revoit aussi la carte hospitalière, en fermant des hôpitaux à trop faible activité, rééquilibre les comptes de l’Institut Pasteur et met en place des aides sociales pour les mères et leurs enfants en bas âge. Simone Veil restera, d’ailleurs, aussi ministre sous la présidence de Jacques Chirac a qui elle doit son mandat au ministère de la santé avec Valéry Giscard d’Estaing. Cependant, elle sera ministre des affaires sociales.

Simone Veil œuvre pour l’Europe

Simone Veil est en faveur de  l’Union européenne et va y consacrer une grande partie de sa vie. Elle n’a aucune haine envers l’Allemagne malgré tout ce qu’elle a subi. Elle ne considère pas le génocide comme une responsabilité collective

Entrée en politique dans l’Union européenne

En 1979, l’élection du président du Parlement européen se fait pour la première fois par suffrage universel direct. Valéry Giscard d’Estaing propose à Simone Veil d’être en tête de liste de l’UDF (Union pour la Démocratie Française), ce qu’elle accepte. Le 17 juin 1979, elle gagne les élections au second tour avec 192 voix, ce qui fait d’elle la première femme présidente de l’Union européenne. Cette notoriété va lui permettre, en 1996, de se battre pour la parité dans la vie politique. Durant son mandat, elle s’impose en tant qu’ambassadrice exigeante de l’Europe.

Simone Veil présidant une séance du Parlement européen à Strasbourg en 1979 (photo de Claude Truong-Ngoc)

Simone Veil défend les conceptions supranationales, elle veut faire connaitre le Parlement européen à l’opinion publique et améliorer son image qui, à cette époque, est terne. Pour cela, elle développe des contacts avec les pays tiers par une volonté d’élargissement de l’Union européenne. Elle participe activement à la réconciliation franco-allemande, dont elle est naturellement une figure emblématique. L’Union européenne est, pour elle, le meilleur moyen d’éviter de nouveaux conflits fratricides et un retour aux horreurs du passé. Elle déclare : « la réunification est la meilleure manière de tourner définitivement la page des guerres mondiales ».

Un engagement pour l’Union européenne qui perdure

En 1982, elle ne renouvelle pas son mandat de présidente du Parlement européen mais ce n’est pas pour autant qu’elle abandonne l’Europe. Au contraire, elle est nommée à la tête du service juridique du Parlement européen. Ensuite, en 1984, elle fait partie de la liste de l’opposition au côté de Bernard Pons et s’installe à la présidence du groupe libéral, l’UFE (Union pour la France en Europe).

Toujours impliquée dans la construction européenne, en 1989, insatisfaite du tournant que prennent certains groupes, elle décide de créer sa propre liste d’inspiration centriste. Ce projet est un échec car elle n’obtient que 8,5% des voix. Elle reste députée mais n’est plus présidente du groupe libéral. Elle quitte le Parlement Européen en 1993 lorsque qu’elle devient Ministre des Affaires sociales dans le gouvernement d’Edouard Balladur, place qu’elle occupera jusqu’en 1995.

Elle revient sur le plan européen en 1996 lorsqu’elle est sollicitée pour être membre de la commission internationale pour les Balkans sous l’autorité de Léo Tindemans. Cette commission internationale avait pour objectif de développer l’intégration des pays du sud-est de l’Europe dans l’Union Européenne.

Elle est, enfin, membre du Conseil constitutionnel de 1998 à 2007 et en 2005 elle appelle à voter « oui » au référendum français sur le traité établissant une constitution pour l’Europe.

 

Jusque dans les années 2010, Simone Veil apparaît lors d’interventions officielles. En janvier 2011, elle réalise l’une de ses dernières apparitions médiatisée en présence de l’ancien Président de la République, Jacques Chirac. Cette illustre femme est élue à l’Académie française le 20 novembre 2008 au fauteuil de Pierre Messmer (13e fauteuil)  dès le premier tour. En 2013, Simone Veil perd coup sur coup son mari, Antoine Veil et sa sœur, Denise Vernay. Sa seconde sœur, Madeleine était déjà décédée brutalement, en 1952, dans un accident de voiture avec son fils. Ainsi, à la suite de ces évènements, elle se retire de la vie publique. Durant ses dernières années, sa santé s’altère. Elle décède le 30 juin 2017. Les messages en son honneur sont alors très nombreux, preuve de sa notoriété et du respect de ses pairs. Très rapidement, il est décidé qu’elle reposerait avec son mari au Panthéon à partir du 1er juillet 2018.

Quelques semaines avant cet évènement, la Monnaie de Paris décide de créer une pièce de 2 € à l’effigie de Simone Veil. Cette initiative survient après d’autres hommages, le premier quelques jours après son décès : hommage officiel du Président de la République ou encore le don de son nom, fin mai, à une place et une station de métro parisienne. Il semble évident que ces gestes ne seront pas les derniers pour cette femme devenue l’une personnalité politique française majeure du XXe siècle.

Simone Veil, académicienne (photo AFP)

 

Sources

http://www.academie-francaise.fr/les-immortels/simone-veil?fauteuil=13&election=20-11-2008
http://www.ajpn.org/personne-Yvonne-Steinmetz-6374.html
http://www.ajpn.org/personne-Simone-6372.html
http://www.conseil-constitutionnel.fr/
http://www.elle.fr/Personnalites/Simone-Veil
http://www.elle.fr/Societe/News/Simone-Veil-femme-preferee-des-Francais-1175615
http://www.lefigaro.fr/politique/2017/06/30/01002-20170630ARTFIG00129-la-carriere-politique-de-simone-veil-en-20-dates.php
https://www.franceculture.fr/personne-simone-veil.html
https://www.franceculture.fr/histoire/ce-que-jai-pu-observer-en-allemagne-au-sujet-de-la-race-juive-le-temoignage-de-simone-veil
http://www.gouvernement.fr/1927-2017-c-etait-simone-veil
http://integrersciencespo.fr/index.php?article109/qui-a-fait-sciences-po
http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2017/06/30/mort-de-simone-veil-icone-de-la-lutte-pour-les-droits-des-femmes_5153554_3382.html
http://www.lemonde.fr/mort-de-simone-veil/article/2017/06/30/mort-de-simone-veil-puisse-son-exemple-inspirer-nos-compatriotes_5153716_5153643.html
http://www.lemonde.fr/mort-de-simone-veil/article/2017/07/05/simone-veil-reposera-avec-son-epoux-au-pantheon_5156040_5153643.html
http://www.myeuro.info/
http://www.parismatch.com/Actu/Politique/Simone-Veil-le-recit-d-une-vie-1296797
http://www.politique.net/une-vie.htm
http://simoneveil.fr/
http://solidarites-sante.gouv.fr/actualites/actualites-du-ministere/article/simone-veil-figure-emblematique-pour-le-droit-des-femmes-vient-de-s-eteindre
https://www.touteleurope.eu/actualite/biographie-simone-veil-premiere-femme-presidente-du-parlement-europeen-1927-2017.html
http://unionfuereuropa.blogspot.fr/2017/07/simone-veil-madame-europe.html


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